Remarque préliminaire
Dans ce texte de la première lettre de S. Jean, chaque fois que l'on a le verbe aimer et le nom amour, ils traduisent pour le premier le verbe agapein ou l'adjectif agapètos, et pour le second le nom agapè. Comme le remarque Benoît XVI (Dieu est amour, n° 3), ces termes, dans la langue grecque, étaient plutôt marginaux. Mais le Nouveau Testament en use pour souligner la nouvelle compréhension de l'amour apportée par le christianisme : l'amour vrai est un don de Dieu, non une fabrication humaine résultant d'un volontarisme, d'ailleurs toujours à la merci des fluctuations du sentiment.
Commentaire
Bien-aimés : S. Jean ne dit pas seulement ici que les destinataires de sa lettre lui sont chers. Il souligne avant tout qu'ils sont aimés de Dieu. Est-ce à dire que les non chrétiens ne le sont pas ? Bien sûr que non, puisque, la suite va le dire, « Dieu est Amour » ! Néanmoins, les chrétiens le sont à un titre nouveau. Lequel ? Celui d'enfants de Dieu par grâce. Autrement dit, leur filiation par rapport à Dieu ne repose plus uniquement sur leur création à l'image de Dieu – en tant que doués d'intelligence et de volonté – comme les autres hommes (filiation de création), mais aussi sur leur participation à la vie même de Dieu (cf. 2 P 1, 4) que leur a conférée le baptême (filiation d'adoption à l'image de la filiation par nature du Fils unique, le « Bien-aimé » Mt 3, 17). Sans aucun mérite de leur part, ils sont devenus fils d'adoption dans le Fils par nature, Jésus, qui leur a communiqué le salut acquis par l'offrande de lui-même sur la croix, et qui le propose à tous les hommes en comptant sur le témoignage de ceux qui sont déjà fils par adoption (« Vous êtes le sel de la terre, [...] Vous êtes la lumière du monde » Mt 5, 13.14 ; « Allez, de toutes les nations, faites des disciples... » Mt 28, 19). Cette élection, qui est prédilection, sanctification, et non exclusion (« Dieu notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » 1 Tm 2, 3-4), exige conservation (« Gardez-vous dans la charité de Dieu » Jude 1, 21), progression (« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » Mt 5, 48)1 et mission (« Si j'évangélise, ce n'est pas pour moi un titre de gloire ; c'est une nécessité qui m'incombe. Oui, malheur à moi si je n'évangélise pas » 1 Co 9, 16).
aimons-nous les uns les autres, puisque l'amour est de Dieu... : La mission de la communauté chrétienne suppose la communion, dans l'amour, de ses membres. Or l'amour vient de Dieu : « L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné » (Rm 5, 5) au baptême, à la confirmation, dans l'eucharistie... Dès lors, l'exigence de l'amour n'est pas un fardeau ; Dieu donne ce qu'Il commande : son Esprit d'amour, pour nous aimer les uns les autres comme Il nous aime (« comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres » Jn 13, 34 ; 15, 12).
...et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu : L'amour des chrétiens entre eux, mais aussi à l'égard de tout homme, rend témoignage à leur filiation divine adoptive dans le Fils unique (« À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l'amour les uns pour les autres » Jn 13, 35) et au fait qu'ils ont connaissance du seul vrai Dieu, Celui qui est Amour (« de Sauveur, il n'en est pas en dehors de moi » Os 13, 4 ; « le salut n'est en aucun autre ; car il n'est pas sous le ciel d'autre Nom [celui de Jésus Christ] donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés » Ac 4, 12).
Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est Amour : L'amour « en actes et en vérité » (1 Jn 3, 18), qui ne se glorifie pas de ses œuvres, mais en rend grâce à Dieu qui opère « le vouloir et le faire » (Ph 2, 13) dans et avec le croyant, est le critère du témoignage rendu au vrai Dieu2. « À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu'un dise : J'ai la foi, s'il n'a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? Si un frère ou une sœur sont nus, s'ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l'un d'entre vous leur dise : Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous, sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? Ainsi en est-il de la foi : si elle n'a pas les œuvres, elle est tout à fait morte. Au contraire, on dira : Toi, tu as la foi, et moi, j'ai les œuvres ? Montre-moi ta foi sans les œuvres ; moi, c'est par les œuvres que je te montrerai ma foi » (Jc 2, 14-18).
En ceci s'est manifesté l'amour de Dieu pour nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui : L'amour que Dieu est en Lui-même, Il l'a montré Lui aussi, Lui d'abord, par des œuvres, dont la mission visible, l'incarnation, de son Fils unique dans le monde, constitue le sommet (« Quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils,[...] afin de nous conférer l'adoption filiale » Ga 4, 4.5) ; elle est en effet l’œuvre par laquelle Il nous a témoigné le plus grand amour, puisqu'elle nous restaure dans la grâce filiale, perdue par le péché d'Adam et Ève : « Nous étions par nature enfants de la colère tout comme les autres... Mais Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ ; c'est par grâce que vous êtes sauvés ! » (Eph 2, 3-5).
En ceci consiste l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés : L'agir de Dieu dans le monde suit son être : Lui qui est Amour n'agit que par Amour. La restauration de l'homme dans la grâce filiale s'est réalisée au prix du sacrifice que le Fils unique incarné a fait de lui-même à son Père sur l'autel de la croix en « s'offrant lui-même en offrande et en victime à Dieu » (Eph 5, 2). Ce sacrifice, qui accomplit les sacrifices de la Loi de Moïse, a été souverainement agréable à Dieu parce que la Passion, que le Christ a volontairement subie comme victime pour les péchés du monde (« Voici l'agneau de Dieu qui porte/emporte le péché du monde » Jn 1, 29), était motivée par la charité la plus parfaite. C'est la charité en effet, non la souffrance, qui rend le sacrifice agréable à Dieu ! « La Passion, considérée de la part de ceux qui ont tué le Christ fut un maléfice, un crime, mais de la part du Christ qui a souffert par charité, elle fut un sacrifice. Aussi dit-on que c'est le Christ lui-même qui l'a offert, et non pas ses meurtriers » (S. Thomas d'Aquin)3.
Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres : L'exigence de l'amour mutuel se fonde sur l'exemplarité de l'amour de Dieu en Jésus-Christ, mais pas seulement, car alors le christianisme ne serait rien de plus qu'un moralisme, ainsi qu'on le lui reproche à tort. Jésus se donne bien comme exemple extérieur à imiter (« C'est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j'ai fait pour vous » Jn 13, 15), mais surtout, par son Esprit, il nous donne la capacité intérieure à le faire en modelant notre cœur sur le sien, en nous christo-conformant (« Ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l'Esprit de Dieu ; [...] Vous avez reçu un Esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba ! Père ! » Rm 8, 14-15) ; Christianus alter Christus, le Chrétien est un autre Christ, disait-on dans l’Église primitive.
Dieu, personne ne l'a jamais contemplé : Cette affirmation rappelle celle de Jn 1, 18a : « Nul n'a jamais vu Dieu ». Mais alors que cette dernière servait à introduire la manifestation de Dieu le Père par le Verbe incarné (« Un Dieu unique engendré [= le Fils unique de Dieu] qui est dans le sein du Père, Celui-là l'a fait connaître » Jn 1, 18b ; cf. aussi Jn 14, 9 : « Qui m'a vu a vu le Père »), la présente annonce la manifestation de Dieu par l’Église du Verbe incarné, la communauté des croyants qui s'aiment de l'amour qui vient de Dieu, parce que Dieu habite le cœur de chacun de ses membres, comme, de manière analogique, le Père demeure dans le Fils (« Croyez-m'en ! Je suis dans le Père et le Père est en moi » Jn 14, 11) : Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous : en nous son amour est accompli.
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Père infiniment bon, sans aucun mérite de notre part, tu nous as choisis pour être dans le monde, à la suite de ton Fils unique et sous la motion de votre commun Esprit, les témoins de ton Amour ; donnenous de toujours progresser en sainteté, garde-nous fidèles à la mission que tu nous as confiée, et fais que nous puissions te glorifier éternellement avec tous ceux que nous aurons aidés à te connaître et à t'aimer. Par Jésus, le Christ, Notre Seigneur. Amen.
1. « Appelés par Dieu, non au titre de leurs œuvres, mais au titre de son dessein et de sa grâce, justifiés en Jésus notre Seigneur, les disciples du Christ sont véritablement devenus dans le baptême de la foi, fils de Dieu, participants de la nature divine et, par conséquent, réellement saints. Cette sanctification qu'ils ont reçue, il leur faut donc, avec la grâce de Dieu, la conserver et l'achever par leur vie », Concile Vatican II, Lumen Gentium, n° 40.
2. « Interrogeons le Seigneur en lui disant avec le prophète : Seigneur, qui habitera dans ta demeure ? Qui reposera sur ta montagne sainte ? (Ps 14, 1) [...] Ce sont ceux qui, craignant le Seigneur, ne s'enorgueillissent pas de leur bonne observance, mais qui, reconnaissant que le bien qui se trouve en eux ne peut venir d'eux-mêmes mais du Seigneur, magnifient le Seigneur qui agit en eux, et lui disent avec le prophète : Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à ton nom donne la gloire (Ps 113, 1) », Règle de saint Benoît, Prologue.
3. Somme de Théologie, IIIa, q. 48, a. 3, ad. 3.